Vitalité du napolitain

di Rosario Dello Iacovo

«Nous sommes l’une des rares régions italiennes qui n’a pas encore adopté d’instrument législatif pour la langue, et les idiomes de la Campanie ne font même pas partie des langues dites minoritaires, qui jouissent des avantages des régions à statut spécial »[1]. C’est ce que révèle Amedeo Messina, président de l’Istituto Linguistico Campano, promoteur d’un projet de loi bipartisane « Pour favoriser l’entrée du napolitain au nombre des langues minoritaires soutenues par la République italienne », présenté par Sergio Cola, député An (Alleanza Nazionale), et Vincenzo Siniscalchi, député Ds (Democratici della Sinistra), resté cependant lettre morte et jamais discuté par la Commission des Affaires Institutionnelles.
La situation du napolitain et des autres idiomes de la Campanie est par bien des aspects paradoxale. D’une part en effet ce sont des instruments d’une grande vitalité à la fois de communication orale, avec plus de six millions de locuteurs, et de production culturelle ; de l’autre ils demeurent des idiomes sans aucun type de reconnaissance institutionnelle, qui ne bénéficient d’aucun enseignement dans les écoles sauf dans les formes d’autonomie didactique permises par chaque institut, comme c’est le cas des deux heures hebdomadaires au collège «Sogliano» de Naples assurées par l’écologiste Ermes Ferraro.

Et pourtant les dialectes connaissent un extraordinaire regain d’intérêt. A l’opposé des prévisions catastrophiques que l’on faisait il y a quelques années, selon lesquelles ils allaient disparaître, les nouvelles générations les parlent généralement couramment, en alternance avec l’italien et les langues de diffusion internationale, dans le contexte d’un continuum homogène. Comme si le complexe d’infériorité, la « honte » pour son propre idiome local avait en quelque façon disparu chez ceux qui ont atteint une pleine connaissance de l’italien.
C’est surtout le cas des groupes musicaux napolitains depuis les années 90 jusqu’à maintenant, quand les 99 Posse[2] et les Almamegretta[3] ont commencé à chanter en dialecte, l’insérant dans un contexte musical qui prend ses racines dans la tradition locale, mais aussi ailleurs. En simplifiant : si Pino Daniele et sa génération des années 70 chantent en napolitain parce qu’ils parlent napolitain ; pour les groupes de la deuxième vague, dont les chanteurs sont surtout italophones, le dialecte est un choix conscient. Cette option est même partagée par des groupes heavy-metal, genre qui considère traditionnellement l’anglais comme langue naturelle et universelle, comme dans « fravecatore » et d’autres morceaux des « E capruun » groupe culte de la scène locale, aujourd’hui dissout.

Tradition et innovation. Si d’un côté Raiz[4] semble parfaitement en accord avec la manière de chanter à fronna ‘e limone[5], d’un autre côté il intègre le dub, le reggae, le rap et la dance, comme ingrédients indispensables d’un hybride qui reflète la circulation globale des codes musicaux et des cultures. « Quand j’étais enfant je parlais l’italien – dit Rino Della Volpe allias Raiz – entre autres parce que jusqu’à 14 ans j’ai vécu à Milan, mais j’avais comme référence ma grand-mère qui est née et a grandi dans les quartiers espagnols de Naples, et parlait presque exclusivement le napolitain ». C’est peut-être pourquoi la langue des Almamegretta contient des termes archaïques comme le verbe nzurà (du latin in uxorare[6]) et en général une expression phonétique plus voisine du napolitain traditionnel, presque une nostalgie pour l’idiome des affects et de la ville d’origine. Ce qui n’empêche pas toutefois Rino d’utiliser en d’autres strophes l’italien ou l’anglais.

Pour Luca « Zulù » Persico des 99 Posse le dialecte est aussi un choix, dans son cas probablement dicté par la volonté d’utiliser un idiome parlé par les classes les plus humbles de notre région, une sorte de procès d’identification. Dans son cas également, que cela soit avec les 99 Posse ou dans l’expérience successive de Al Mukawama, le napolitain se mêle aux langues européennes comme l’anglais et l’espagnol, mais aussi à l’arabe, à partir du nom même du groupe qui signifie « la résistance ».

« Dans les années 80, quand j’étais enfant, si tu parlais en napolitain tu étais étiqueté comme ayant peu de culture, aujourd’hui au contraire le dialecte est trendy ». C’est ce que dit en italien Speaker Cenzou, parlant du dialecte et qui utilise comme chute un terme anglais. On ne pourrait trouver meilleur exemple du melting pot de langages, cadre obligé de tout discours possible sur la langue aujourd’hui. Dans son parcours artistique Speaker Cenzou, Zu pour les amis, alias Vincenzo Artigiano, rappeur historique de la scène hip-hop napolitaine, a traversé pendant plus d’une décennie les expérience de Ktm, La Famiglia, Malastrada et 99 Posse. Enzo a grandi dans le ventre de Naples, à San Gaetano, et parle parfaitement l’italien, la langue qu’on lui a enseignée à l’école, mais plus encore en famille, à coups de « parle bien », pour dire «ne parle pas en dialecte», expression usuelle dans les foyers napolitains. Mais quand il veut, Zu s’exprime dans un dialecte aux accents très populaires. D’un genre nouveau cependant, précise-t-il : « un mélange d’expressions en jargon de ma paranza[7] et de mots étrangers, dilués dans le mare magnum du napolitain juvénile contemporain ».

Francesco Di Bella des 24 Grana lui fait écho : « C’est la poésie de la rue qui te pousse à communiquer en dialecte, parce que nous finalement, nous sommes des guagliune[8] du centre historique, notre milieu linguistique est le slang ». Le napulegno, auquel ils font l’un et l’autre allusion, est une variante caractérisée par des mots raccourcis au maximum, jusqu’au seuil de la signification, dans lequel les voyelles non accentuées finissent par devenir presque toutes «schwa», lettre de l’alphabet hébreu qui correspond à la voyelle centrale indistincte que nous trouvons à la fin de ‘o puorto ou dans Napule, mots que nous écrivons en utilisant improprement les signes graphiques de l’italien, mais qu’un locuteur napolitain connaît dans leur vraie réalisation phonétique.

«Une loi régionale serait opportune pour permettre l’enseignement des dialectes à l’école – déclare Patricia Bianchi, universitaire et membre avec Nicola De Blasi et Pietro Maturi de l’équipe de l’Université Federico II qui consacre une grande énergie à l’étude des dialectes urbains –. Mais attention : n’allons pas dans les école publiques pour enseigner le napolitain « noble » de la tradition du XIXe siècle, respectons ces variétés de napolitain que les jeunes ont comme langue maternelle. Le même discours vaut pour une école de la zone d’Avellino ou du Sannio, qui aurait raison de se rebeller contre l’imposition d’un modèle napolitain de dialecte ».

[1] Les régions italiennes a statut spécial, distinguées des régions à statut ordinaire, possèdent des formes et des conditions particulières d’autonomie qui prennent en compte les spécificités linguistiques : ce sont la Sicile, la Sardaigne, le Trentin Alto Adige, la région Frioul Venise Giulia et le Val d’Aoste.
[2] http://www.novenove.it/
[3] http://www.almamegretta.net/index.php
[4] Rino Della Volpe, chanteur, l’un des fondateurs du groupe Almamegretta, dont il s’est détaché en 2003 pour faire une carrière solo.
[5] Pratiqué dans les régions de Naples, Caserte et Salerne, la “fronna ‘e limone” est une forme de chant sans accompagnement musical. Cf. http://guide.supereva.com/musica_napoletana/interventi/2005/11/231356.shtml
[6] Se marier, prendre femme
[7] La « paranza » est un bateau à voile utilisé pour la pêche ou le canotage.
[8] Jeunes.

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